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dimanche 4 septembre 2011

Qu’èm lous Cabilës de France ou la palhe e lou piterau

Par Jean Lafitte.

Écrit à l’origine en graphie classique de l’I.E.O., ce billet fut adressé à Roger Lapassade qui le publia dans Per noste-Païs gascons n° 113 de Mars-Abriu 1986, p. 4.
Je l’ai transcrit ici en graphie moderne DiGaM telle que définie dans ma thèse de doctorat soutenue en octobre 2005.


Lou Yournau ouficiau de la Republique francése dou 3 de yenè que-ns avise de l’edicioûn per la Documentation française d’ûn libë de Jean Morizot de 286 payes, dab ue carte, titoulat
Les Kabyles : propos d’un témoin
e publicat pou Centre des hautes études sur l’Afrique et l’Asie modernes.
L’autou, ce ditz l’avis, que-ns trasmét las soûes refleccioûns sus las poupulacioûns cabilës de qui-ns hè sasi lous particularismës e l’especificitat culturau. E l’editou ouficiau que-s demande : « E saura l’Algerie, xens arrenega-s l’arabisacioûn, recounéxë-s las arraditz ? Dens ue republique algeriane encoère joéne, e saura la soucietat cabilë mantiéne-s la couesioûn, l’especificitat, las tradicioûns ? ».
Que-ns poudém arregaudi que lous Cabilës ayen troubat sus aquéste arribe de la Medi-terranèe la coumprenénce e la soullicitude d’ûn poplë yenerous e intelliyén. Lhèu que-n sera ayudat dens la soûe lute ta-s goarda l’identitat culturau.
Toutûn, aco que m’a brembat ûn hèyt countat dens un liberòt counsacrat a un devis d’Hervé Lucberélh, lou 5 d’aoust de 1981, au parat dous Vaus entertiêns d’Aspe : D’Aspe en Algérie - Le Général Jacques Camou, enfant de Sarrance.
Au temps de la counquiste de l’Algerie, decap a 1850, lou manescau Bousquét (vadut e mourt au Moun, 1810-1861) e lou yenerau Camou (vadut a Sarrance e mourt a Paris, 1792-1868) qu’avoun lou parat de servi e coumbatë amasse. Alavétz, que devisaven enter si càsi esclusivemén en la noustë loéngue, au pun que Bousquét e hidave a la soûe may : « Aco qu’estoune hère de moundë, sustout lous natius qui sabën ûn drin de francés. Lavétz, qu’ous esplicam que dab Camou, qu’èm lous Cabilës de France e que parlam la noustë loéngue coum lous Cabilës d’aci e parlen la lou, hère diferénte de la loéngue arabë ! ».
Nousauts, lous Cabilës de France, e trouberam tabé a Paris ûn defensou de la noustë culture e de la noustë loéngue ? Ou e-ns calera ana dinc a Algè ta-n trouba ûn ?

samedi 9 avril 2011

Pau : signalisation urbaine en « occitan »

Par Jean Lafitte, docteur en sciences du langage
  
La « Letra d’informacion du 7 d’Abriu de 2010 » (sic !) de l’Ostau bearnés (http://www.ostaubearnes.fr/news.php) crie sa grande joie parce que la municipalité a commencé à apposer en ville des panneaux de signalisation en une langue non française à désignation flottante. Le communiqué débute ainsi, dans la langue de l’Ostau :


« E’us avetz vists ? […] Que volem parlar deus panèus direccionaus bilingues […] en beròi gascon ! Lo còr de vila e los quate punts cardinaus escriuts en òc en devath deu francés. »

Ce que ce même Ostau traduit ainsi en français :

« Vous les avez vus ? […] Des panneaux direction¬nels bilingues […] sont désormais affublés de leur traduction en lenga nosta. Le cœur de la ville et les quatre points cardinaux écrits en òc, juste en-dessous du français. »

Il est symptomatique que dans l’ancienne capitale du Béarn, le nom de « béarnais » n’est même pas men¬tionné et que « beròi gascon » (joli gascon) n’est même pas traduit en français et remplacé par « lenga nosta » (en italique). Qui plus est, le traducteur (saboteur ?) a inséré « sont désormais affublés de leur traduction », qui manque dans le texte en non-français. Félicitons-le pour son bon sens !

Pour les gens de l’Ostau, c’est du définitif : « Et aujourd’hui, il est trop tard pour faire machine arrière. Ce qui est fait est fait, et ce n’est plus à faire. ». Mais ils ajoutent bien vite : « Pourtant, il ne faut pas se voiler la face : ces panneaux à peine dévoilés, ils susciteront un vent de contestation (cela a déjà commencé, il suffit d’ouvrir un journal ou de surfer un peu sur internet pour s’en convaincre) pour le choix de la graphie, le coût, pour des raisons de sécurité routière ou de souveraineté de la langue française en notre république… »

Quand j’étais en activité et qu’il était de bon ton de poser des questions à l’issue d’une conférence, un petit malin en avait deux qui étaient presque toujours pertinentes : « À quoi ça sert ? Combien ça coute ? »

La seconde est déjà évoquée par l’Ostau, et en des temps de “vaches maigres”, je suppose que plus d’un Palois va la poser et tenir compte de la réponse dans ses prochains votes.

Quant à la première, ayant “à mon compteur” 22 ans d’enseignement bénévole de la langue gasconne et béarnaise, j’ose répondre : « à rien pour la socialisation de la langue du pays, à pas grand chose pour l’avènement d’une « Occitanie » qui n’a jamais existé et dont seuls quelques rêveurs, parfois sectaires, attendent des « lendemains qui chantent » : on aura marqué le terrain, mais en vain.

« à rien », je le dis avec la caution de deux “intellectuels” qui n’ont jamais caché leur adhésion à une certaine vision occitaniste du Midi. Le premier à s’être manifesté est Jean-Pierre Cavaillé, chercheur à l’École des haute études en sciences sociales, dans un article de son blog http://taban.canalblog.com/archives/2010/12/18/19909817.html#_ftn1 sur la vanité des annonces faites en « occitan » dans le métro de Toulouse; le second est René Merle, professeur agrégé d’histoire, docteur ès lettres, aujourd’hui retraité. Dans un article « Langue occitane : reconnaissance formelle et dégâts collatéraux », il exprime d’abord son adhésions aux critiques du premier ; puis il donne son propre avis sur le triplage du nom de sa ville La Seyne-sur-mer sur les panneaux d’entrée d’agglomération, par addition de « La Sanha de mar – La Sagno de mar », respectivement en graphie occitane et en graphie mistralienne :


« Je ressens toujours une bouffée de contentement en découvrant ces plaques. Mais quid de ceux, et ils sont l’immense majorité, qui non seulement ne parlent pas occitan, mais n’ont jamais eu accès à un apprentissage d’au moins une des graphies de cette langue ? »

Et d’évoquer le massacre phonétique résultant de la lecture de ces graphies, qui ne révèlent pas la place de l’accent tonique, pourtant essentielle. Et je cite encore :

« Paradoxe d’une entreprise de bonne volonté qui aboutit à la négation de l’occitan, dont la réalité lexicale et articulatoire ne subsiste plus, paradoxalement, que dans le nom français…

« Devant les plaques des noms de rues, tout se joue dans le face à face solitaire du promeneur, ou de l’automobiliste, avec ce qu’il lit.

« Mais qu’en est-il des signes de reconnaissance formelle “tombant”, littéralement, sur une collectivité qui a priori n’était pas demandeuse ?

« L’article de J.P. Cavaillé, me semble-t-il, dit tout ce que l’on peut penser de cette “descente” d’un occitan virtuel et sans âme, (sinon celle de la triste connerie standard de notre société du paraître), sur la foule d’usagers solitaires du métro. »



En Béarn, on m’a dit que lorsqu’un de ses amis avait demandé à M. Bayrou, alors président du Conseil général, de doubler les panneaux d’agglomération par le nom ancien (sous-entendu, écrit à la mode occitane), il lui aurait répondu : « Mais la quasi totalité des noms de communes béarnaises ont en “français” leur nom béarnais de toujours. » Et il avait raison, car ce sont les Béarnais instruits qui les ont choisis jadis, l’administration a suivi. M. Merle fait le même constat : « la réalité lexicale et articulatoire ne subsiste plus, paradoxa-lement, que dans le nom français ».



Concrètement, dans les panneaux photographiés par l’Ostau bearnés :

Mis à part l’accent grave, « Còr istoric » correspond à l’écriture et donc à la prononciation des environs de 1325, constatée dans les Récits d’Histoire sainte en béarnais ; mais en 1583, Arnaud de Salette écrivait « coò » car le -r final était devenu muet, et au XVIIIe s., de Mesplès faisait rimer « au co » avec « aco » dans sa célèbre chanson « Dus Pastous a l’oumpréte » ; écrire « au còr » et « aquò » à la mode occitane est proprement ridicule et massacre la langue !

En revanche, le « Lartigue » prétendument français qui, Dieu merci !, n’est pas sous-titré en « Lartiga », est exactement conforme à ce qu’on peut lire dans les archives du Béarn indépendant d’il y a plus de six cents ans. Par exemple, dans un acte reçu par Bernard de Luntz, notaire vicomtal de Gaston Fébus, sont cités P. de Lartigue et Arnaut de Lartigue, représentants de la ville de St-Loubouer, du diocèse d’Aire (P. Tucoo-Chala et J. Staes, Notaire de Prince, p. 84, acte n° 78 dressé à Pau le 15 octobre 1373). Ou encore, dans le Recensement de 1385 ordonné par Fébus, édité par Paul Raymond, 1873 : p. 19 Johan d’Artigue-Bielhe à Puyoo ; p. 120, Berdolet de Lartigue et Guilhem Artigue à Baleix, etc.



Quand l’article 75-1 de la Constitution reconnait les langues régionales comme patrimoine de la France, ce ne peut être que les langues transmises de génération en génération, comme tout patrimoine, avec notamment leur nom et leur façon de s’écrire. Une collectivité publique ne peut donc soutenir légalement d’autres noms et d’autres modes d’écriture, et il y a des tribunaux administratifs pour en juger.

Aux Palois de réagir et de ne pas laisser des ignorants de l’histoire faire croire aux élus qu’ils servent la langue ancestrale en dépensant ainsi leurs deniers.
Jean Lafitte

vendredi 3 décembre 2010

Un bon point, M. Bayrou – Maintenant, allez jusqu’au bout !

Par Jean Lafitte, docteur en sciences du langage

Ce matin même, M. Triep-Capdeville, président de l’Institut béarnais et gascon, a attiré par message l’attention de quelques membres de l’association sur certains propos de M. Bayrou rapportés par la presse paloise d’aujourd’hui. Comme M. Bayrou juge que la querelle entre béarnisants et occitanistes est “bête à pleurer”, il a rappelé que les prises de position pro-occitanistes de ce personnage politique n’étaient pas étrangères à cette querelle : « Il n’est donc pas au dessus de la mêlée… ».

Comme j’ai beaucoup d’estime et d’amitié pour Maurice Triep et entretiens des contacts cordiaux avec François Bayrou, je me dois d’apporter quelques éclairages en vue de conduire tous les amoureux de la langue béarnaise et gasconne sur les chemins de l’entente.

D’abord, voici exactement le passage du vaste tour d’horizon auquel s’est livré M. Bayrou, en tant que meneur (j’ai horreur de l’anglais leader qui ne signifie pas autre chose) d’un parti politique :

Une querelle à pleurer !

François Bayrou s’est exprimé sur la querelle « béarnisants et occitanistes » « Cette querelle est à pleurer. Voilà une langue menacée de disparition, et ceux qui l’aiment se partagent en deux camps, occitans contre béarnais, qui se combattent à mort ! Les choses sont pourtant simples : notre langue, c’est le Béarnais. Le Béarnais est une langue gasconne. Le gascon appartient à la famille occitane, la famille des langues d’oc, qui viennent directement du latin dont elles ont hérité la « musique », (l’accent tonique remontant), et une bonne part du vocabulaire.

Dans les calandretas ce qu’on transmet, sous le nom générique d’occitan, c’est le Béarnais, ce n’est pas une langue artificielle ! Il est temps de cesser les guerres de religion ! Si mes amis pouvaient arrêter de se disputer et tous convenir que le seul enjeu qui vaille, c’est de sauver nos langues, alors j’en serais très heureux. »



Lisant cela en « expert » — excusez mon manque de modestie —, je serais plutôt tenté de féliciter M. Bayrou : pour autant que je sache, c’est la première fois qu’il affirme très claire-ment dans une déclaration publique « Le Béarnais est une langue gasconne » ; l’« occitan » est une famille linguistique, pas une langue, c’est un autre nom de « la famille des langueS d’oc » au pluriel.

Sur le fond, c’est à peu de chose près notre thèse, et celle des linguistes de tous pays qui ont étudié nos langues et ne se bornent pas à répéter les dogmes occitanistes. Et c’est contraire à ce qu’affirme avec superbe M. David Grosclaude, digne fils de son père et pour qui le béarnais n’est qu’une sous-variété de la « la langue occitane ». Dans le Proclam de Pau évoqué par Maurice Triep, M. Bayrou les avait salués ainsi : « Miquèu e David Grosclaude, lo pair deu costat deus sapients e lo hilh deu costat deus comunicators ». sapién, M. Grosclaude avait l’honnêteté de ne pas en revendiquer le titre, puisqu’il avait écrit huit ans plus tôt « Que’m senteishi mei istorian que non pas lingüista » (Drin de tot, 1985, Préface, p. VI) ; ce qui permet d’apprécier à sa juste valeur son affirmation péremptoire en p. 10 du Petit dictionnaire français-occitan (gascon) de Per noste-La Civada, 1984 : « Il existe indiscuta-blement une langue occitane ou langue d’oc. Cette vérité est reconnue par tous les linguistes du monde : elle n’est contestée que par des détracteurs incompétents ou malveillants. » Il ne citait aucune de ces linguistes du monde (sans doute en connaissait-il trop, mais il est parti dans l’autre monde avec son secret), alors que j’ai à la disposition de tous les curieux un recueil de citations de linguistes français et étrangers qui disent depuis plus de 130 ans que le gascon est une langue distincte de tout le reste du domaine d’oc[1] . Je me situe dans leur camp, M. Bayrou aussi, à vous de décider si nous sommes incompétents ou malveillants. Quant au fils, avec La Setamna et autres bulletins de sa “paroisse” — le mot est d’un occitaniste lucide et honnête —, « comunicator » est bien le terme adéquat : ça commence comme communication, nom actuel de la propagande des années 1930, si bien théorisée par le défunt Joseph Goebbels (cf. « Plus le mensonge est gros, plus il passe ») ; et ça finit comme terminator…

Mais je reviens à M. Bayrou : d’abord, la « langue béarnaise » n’est pas à proprement parler « une langue gasconne », mais le nom historique — bientôt 500 ans ! — des parlers gascons en usage dans l’ancienne vicomté de Béarn, parlers gascons sans homogénéité et dont aucun trait linguistique ne s’arrête aux limites historiques du Béarn. Mais ce n’est qu’un détail, et la conscience d’avoir une « langue béarnaise » compte pour beaucoup dans la détermination des Béarnais à vouloir la conserver.

Cela précisé, cette déclaration montre que M. Bayrou a fait son chemin, et il est très loin du pseudo-œcuménisme rassembleur de son Proclam de Pau, où il a dit : « E nosautes, bearnés, gascons, occitans » ou encore « Lhèu qu’at avetz vist, qu’èi circulat shens hèra de precaucions entre nocions qui son totas atrapaderas. Ací qu’èi dit : occitan, ací : gascon e alhurs : bearnés. »

Mais aussi de façon plus précise : « qu’avem tanben a conéisher de tira quau ei l’estat exact deu parlar bearnés e gascon », en oubliant l’« occitan ».

Parenthèse : c’est écrit à l’occitane, d’après le texte qui me fut communiqué officielle-ment par son cabinet de président du Conseil général, mais c’est du béarnais très courant, avec des gallicismes comme ci-dessus alhurs pour alhous, en d’autres endroits, mèma pour medich ou medix etc. La graphie occitane n’est même pas toujours exacte, avec pour couron¬nement le dernier alinéa qui est, à trois o pour ou près, en bonne graphie moderne de l’Escole Gastou Febus (E.G.F.). J’en ai conclu que M. Bayrou avait d’abord écrit naturellement son texte en “patois” de Bordères, et à la mode des Félibres, puis l’avait laborieusement mis à la norme occitane qui était dans le vent, s’arrêtant épuisé juste avant le dernier alinéa !

J’insiste donc : puisque c’était un discours, à l’oral il n’a dû choquer aucun Béarnais qui connaissait sa langue, et il n’aurait pas eu besoin d’être traduit pour être compris d’un Gascon connaissant lui aussi sa langue. Et je supplie tous mes amis de reconnaitre que Lapassade et Peyroutet n’ont pas changé de langue quand ils ont abandonné la graphie moderne pour l’occitane, ni Peyroutet une seconde fois en revenant à la graphie moderne.

Ce qui ne m’empêche pas de dire haut et fort que la graphie occitane est une aberration sociolinguistique et pédagogique fondée sur une lecture erronée des anciens textes, y compris en languedocien, et sa justification par l’unité de l’« Occitanie » est une aberration supplémentaire, car il n’y a jamais eu d’« Occitanie »… Et ce n’est pas demain la veille que les habitants du Midi de la France voudront la faire, comme l’aurait aimé le Pr. Patrick Sauzet dans l’éditorial du n° 11 d’octobre 1998 du bulletin de l’Institut occitan de Pau (aujourd’hui à Billère) et comme le suggère Ben Vautier que je viens de citer en note.

En outre, elle est devenue contraire à la Constitution, puisque l’article 75-1 sur les langues régionales, introduit en juillet 2008, les déclare comme appartenant au patrimoine de la France, et qui dit patrimoine, dit bien reçu des ancêtres et transmis de génération en génération, sans rupture. Or seule la graphie dite « moderne » répond à ce critère, car sa modernité est caractérisée par une adaptation continue à l’évolution de la langue et à son contexte socioculturel. Alors que la graphie « occitane » ou « classique » est une graphie de rupture avec l’héritage, par un retour artificiel à des conventions médiévales qui ne sont même pas celles du passé béarnais.


J’en viens maintenant au rappel par Maurice Triep des causes de la responsabilité de M. Bayrou dans la querelle entre béarnisants et occitanistes. Ça me rappelle le triste fait divers de début septembre que fut le meurtre à Lescar d’un « un formateur en langue occitane » par l’époux d’une dame qui rendait trop souvent visite à ce jeune homme : c’est « à en pleurer », comme le dit M. Bayrou de la querelle linguistique. Le mois avant, un drame similaire avait couté la vie à un père de famille d’Espalion en Aveyron. Mais dans notre Béarn qui se moque facilement des Bertans de las cournères, on comprend aussi que parfois Bertran attrape un grand couteau ou décroche le fusil.

Or dans la querelle linguistique, j’estime qu’avec l’argent de tous les Béarnais, M. Bayrou a fourni l’appartement où se déroulent les rencontres qui ont cocufié tous les amoureux de la vraie langue béarnaise.

Il avait promis, dans son Proclam du 25 octobre 1993 : « Que vau propausar de bastir, de cap a l’Universitat, lo centre de la lenga e de la cultura bearnesa, gascona, occitana. » Et vers la même époque, lors d’un festival de Siros, il avait promis un « Institut culturel béarnais et gascon » parallèle de l’Institut culturel basque créé en 1990.

En fait, grâce à une habile manœuvre du genre de celle qui introduisit « la langue occitane » dans la loi Deixonne du 11 janvier 1951, avec d’ailleurs l’assentiment du Félibrige, c’est un « Institut occitan » qui a été créé avec pour premier président M. Jean Salles-Loustau, proche voisin et ami politique de M. Bayrou qui, peu après, le nommait Inspecteur général de l’éducation nationale chargé des langues régionales.

Or M. Salles-Loustau avait déclaré dans une interview à la presse paloise du 15 mars 1995 : « On n’est pas là pour enseigner le patois. Le patois est mort, c’est l’occitan qui reste ». Il avait dit aussi « Sur les 13 millions de personnes qui peuplent les 30 départements d’Occitanie, 6 millions d’entre elles comprennent l’occitan. », en annexant à l’« occitan » tous ceux qui parlaient le « patois » qu’il envoyait au cimetière.

Je vais cependant essayer de comprendre, sinon justifier, M. Bayrou. Il est né quelques mois après la publication de la loi Deixonne, avait neuf ans quand Roger Lapassade et ses amis ont fondé Per noste dans le cadre de l’Institut d’études occitanes (I.E.O.), alors que l’Escole Gastoû Fébus vivait les dernières années de Michel Camélat (1871-1962) et Simin Palay (1874-1965) qui la présidait depuis 1923 ; et M. Bayrou avait 17 ans en mai 1968, année de son baccalauréat : toute sa jeunesse a été entourée d’occitanisme béarnais et gascon (à Bordeaux), mouvement conduit par d’authentiques Béarnais et Gascons qui croyaient voir dans cette orientation le salut de leur langue autochtone bien mal en point. Le vide intellectuel était tel que Michel Grosclaude, professeur certifié de philosophie au lycée d’Orthez, allait devenir le maitre à penser de ces braves Béarnais, alors qu’arrivé du nord de la France en 1958, il prenait le béarnais pour du latin appris au lycée (cf. son article « Comment je suis devenu occitaniste », Per noste n° 15, Nov.-Dec. 1969, pp. 5-6). Mais justement, avec probablement Robert Darrigrand, agrégé d’espagnol mais de 9 ans son cadet, il était un des rares à savoir le latin parmi ces enseignants d’Orthez. Et il ne manquait ni d’aplomb, ni probablement de l’envie de compenser son modeste niveau hiérarchique dans le monde de l’éducation.

François Bayrou s’étant à son tour dirigé vers la carrière d’enseignant, il a été reçu au concours de l’agrégation de lettres à 23 ans. Agrégé de lettres, et non linguiste. Il a donc pris pour argent comptant le discours linguistique des occitanistes, l’idée ne lui venant probable-ment pas d’en douter, puisque c’étaient des enseignants, et qu’en 1993 il voyait un sapién en M. Grosclcaude. Et il n’y avait alors rien qui lui permît d’en douter. Même notre ami Jean-Marie Puyau, dans son mémoire universitaire sur le béarnais de 1985, avait alors choisi une graphie basée sur celle de l’I.E.O. :

« La graphie de l’I.E.O. accentue la dépendance du béarnais comme sous-dialecte de l’occitan. Celle de l’E.G.F. peut sembler au contraire trop calquée sur le français. C’est ce qui m’a fait en définitive choisir une quatrième [sic] solution, la mienne. A dire vrai, j’ai pris pour l’essentiel l’ortho-graphe dite «normalisée» de l’IEO, parce qu’elle est mieux admise dans les milieux universitaires et parce qu’elle rend mieux compte de certains aspects de la langue : genre masculin ou féminin des finales, désinences de l’indicatif et du subjonctif. » (Livre – Un universitaire breton étudie la phonologie du béarnais, article et interview par Louis Laborde-Balen, l’Éclair, 1986).

Moi-même, je ne pensais pas autrement, n’ayant trouvé que l’I.E.O.-Paris et les occitanistes du Béarn pour m’apprendre le béarnais de mes ancêtres maternels et m’ouvrir au gascon de mes ancêtres paternels. Or j’ai eu la chance d’être mis à la retraite en 1988 à 58 ans, limite d’âge de mon grade de colonel, et de pouvoir me consacrer à fond à l’étude de cette langue que l’I.E.O.-Paris me demandait d’enseigner l’année suivante. C’est dans la bibliothèque de cette association où j’assurais des permanences bénévoles que j’ai trouvé les petits cailloux blancs qui allaient me permettre de trouver mon chemin et sortir de la forêt broussailleuse et sombre de l’occitanisme.

Dès 1996, j’ai pu ainsi lever l’étendard de l’indépendance linguistique du gascon (Le gascon, langue à part entière et le béarnais, âme du gascon), le début de ce titre jusqu’à « et » étant emprunté au Pr. Pierre Bec, ancien président de l’I.E.O. Mais je tenais toujours à la graphie classique que j’ai continué à enseigner jusqu’en 2003. Or en 2002, je m’étais inscrit en thèse en vue de traiter de l’amélioration de cette graphie pour la rendre plus fidèle à la phonologie du gascon. C’est dans les six premiers mois de ce travail que j’ai découvert les erreurs historiques qui étaient à la base de la graphie classique : scientifiquement, je n’avais plus aucune raison de la conserver, d’autant qu’elle compliquait très sérieusement l’enseigne-ment de la langue. Je l’ai donc abandonnée à la rentrée 2003, sans provoquer de révolte de mes élèves, plutôt soulagés. Et ma thèse en a proposé quelques améliorations.

Mais quand je constate l’ignorance de mes propres amis sur ces sujets, et plus encore celle des occitanistes, encore moins curieux de savoir, il faut bien admettre que M. Bayrou n’en sache pas grand chose. Il en savait encore moins il y a quinze ans, et il n’est pas sûr qu’il ait été machiavélique en laissant se créer l’Institut occitan à la place de l’Institut culturel béarnais et gascon qu’il avait annoncé. Sans doute était-ce pour lui blanc bonnet, bonnet blanc.

Aujourd’hui, il peut mesurer les dégâts d’un laisser-faire qu’il crut peut-être habile. Avec la perspective pas du tout illusoire de voir la justice déclarer illégaux chez nous le nom d’« occitan » et la graphie occitane. Ce qui impliquera l’interdiction pour toute collectivité publique d’en user directement et de subventionner, en argent ou en moyens matériels, toute institution privée qui s’en réclamera.

Au nom de l’amour que nous portons tous à notre langue béarnaise et gasconne, je dis donc à M. Bayrou : « Allez jusqu’au bout ! ».

Avec tout votre talent de parole et les relations que vous avez dans les milieux politiques d’une part, occitanistes d’autre part, faites leur comprendre que le mirage occitaniste est sur le point de se dissiper et qu’il leur faut délibérément tourner la page : bannir le mot « occitan », qui n’a pas plus sa justification que le terme générique de « germain » pour désigner le néerlandais, l’alsacien ou le flamand, et ne plus user que de la graphie moderne, qui a ses racines dans nos chartes d’avant 1300 : au lieu de passer un temps fou à écrire contre nature, pour ensuite se casser la tête pour bien lire cet écrit, l’ancien ministre de l’éducation nationale n’a pas besoin qu’on lui fasse un dessin pour voir le temps gagné pour l’apprentissage de la langue elle-même.

Courage, cher ami, sur les pas d’Henri IV, un édit de Nantes est possible dans le respect de la vérité historique et linguistique et de la loi désormais en vigueur. C’est notre seule ambition, et nous vous aiderons si vous le voulez bien.

Jean Lafitte
 
[1] Le dernier venu est Ben Vautier, alias Benjamin Vautier, peintre français d’origine suisse né le 18 juillet 1935 à Naples de mère irlandaise et occitane et de père suisse français, tout autant de raisons d’être occitaniste. En aout 2009, le Sénateur Michel Charasse avait signalé au Premier ministre les vives inquiétudes des tenants des langues parlées dans les régions de Nice, du Béarn, de la Gascogne, de l’Auvergne, du Limousin et de la Provence devant les privilèges exorbitants reconnus à l’occitan. M. Vautier lui avait alors répondu sur son blog (“copié-collé”, fautes comprises) : « tous les linguiste vous diront que le bearnais le gascon le nissart le provencal etc sont des langues d’oc par raport aux langues d’œil pourquoi pas accepter de les laisser se reunir et se regrouper pour survivre ? »


mardi 19 octobre 2010

« Vilhèra », incompétence ou mensonge ?

L’affichage d’un panneau « Vilhèra » à l’entrée de l’agglomération de Billère près de Pau a suscité quelques remous : tandis que la municipalité y voit une affirmation de la langue historique du Béarn dans son authenticité retrouvée, beaucoup de Béarnais rejettent cette orthographe comme contraire à l’écriture traditionnelle de leur langue ancestrale.



S’il n’est pas en mon pouvoir d’apaiser les passions de ceux qui font de ces questions des dogmes quasi religieux, je voudrais donner à ceux qui sont capables d’écoute des éléments de réflexion aussi objectifs que possible.

Une “bible” trompeuse

La “bible” des partisans de « Vilhèra » est le Dictionnaire toponymique des communes du Béarn de M. Michel Grosclaude († 2002), publié en 1991 et réédité en 2006, que je citerai ici d’après l’édition que j’ai achetée en 1991. Mais ce n’est qu’une œuvre parmi d’autres, sans aucun caractère officiel, et qui n’est pas toujours « rigoureusement scientifique » comme l’auteur écrit qu’il l’aurait voulue (p. 9) ; nous le verrons bien vite.

En effet, après avoir écrit en 1985 « Je me sens plus historien que linguiste », il ressort de l’Introduction que pour ce qui est de l’« Orthographe restituée » qu’il allait proposer pour chaque commune, il ne serait ni l’un ni l’autre ; on y lit en effet (les gras sont de moi) :

p. 20 : « Un des objectifs qui a motivé ce travail était de proposer une orthographe béarnaise correcte des toponymes béarnais. »

et p. 30 : « Ce que nous appelons “orthographe béarnaise correcte”, c’est ce que certains ont appelé “orthographe classique”, d’autres “orthographe normalisée”, d’autres encore “orthographe de l’Institut [d’]Etudes Occitanes”, […]. »

Comme en bon français « restituer » c’est « remettre à sa place primitive, dans son état premier ou normal » (Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française), l’expression « orthographe restituée » est donc une tromperie de militant. Le Dictionnnaire équivalent que M. Groslaude signera en 2001 pour les Hautes-Pyrénées sera honnête, lui (peut-être sous la pression des élus de ce département), il proposera franchement l’« Orthographe occitane » du nom de chaque commune.

Un “historien” peu fiable

Néanmoins, M. Grosclaude va créer l’illusion en partant des « dénominations historiques » du nom de Billère ; mais ce n’est pas lui qui les a recueillies, il les a empruntées pour la plupart au Dictionnaire topographique du département des Basses-Pyrénées publié en 1863 par Paul Raymond, l’Archiviste du département. Les voici, face à face :

En creusant un peu, on voit vite les faiblesses du prétendu “historien”. Il commence bien, en transférant sur Bilhères d’Ossau la première mention donnée par P. Raymond, et même si elle n’est pas assez sure pour qu’on la retienne, j’ai pu vérifier chez Marca (1640) qu’elle concerne bien notre Billère près de Pau. Puis M. Grosclaude reproduit le Vilhere relevé par P. Raymond dans le recensement de 1385, sans s’être soucié de l’édition complète du manuscrit de ce recensement (ou Dénombrement) publiée par P. Raymond en 1873 : là, ayant sans doute pris plus de temps, P. Raymond a noté 4 Bilhere, mais aucun Vilhere. Le Bilhere suivant est noté comme de 1457, dans le Cartulaire d’Ossau ; un cartulaire, c’est un recueil d’actes juridiques intéressant une institution, ici la Vallée d’Ossau ; en fait il y en a deux, dits A et B, qui ont été publiés en 1970 par un vrai historien, le Pr. Pierre Tucoo-Chala ; ce Bilhere de 1457 y est bien, p. 300, mais au total, j’ai dénombré 49 Bilhere et 7 Vilhere dans des actes datés du 13 juillet 1435 au 22 septembre 1481 ; M. Grosclaude ne l’a pas fait. Je n’ai pu vérifier Vilhera situé dans la collection manuscrite dite « Réformation de Béarn », non éditée ; je n’ai cependant aucune raison d’en douter. Enfin, je puis ajouter Bilhera présent dans un acte des Notaires de Pau de 1562 (E 1997 f° 178), publié par Amédée Cauhapé dans Païs gascons n° 223 de septembre 2004, donc après le décès de M. Grosclaude.

Ce qu’aurait dû faire un véritable historien

Partons d’une récapitulation des dénominations anciennes relevées sur 177 ans :


En négligeant l’accent grave qui n’existait pas jadis, toutes ces attestations ont en commun les 5 lettres centrales, ilher, différant de la graphie officielle illèr ; 54 ont B à l’initiale, comme l’officielle, 8 seulement V ; et pour la finale, 60 ont e, comme l’officielle, deux seulement a et ce sont les plus récentes.

La forme ancienne, de loin la plus attestée, est donc Bilhère.

Conclusion

En choisissant le V- et le -a, tous deux largement minoritaires, M. Grosclaude n’a donc en rien « restitué » l’orthographe ancienne de la langue du pays, il a fait œuvre de militant occitaniste, un point, c’est tout.

Le suivre les yeux fermés, c’est faire preuve d’incompétence.

Et le suivre consciemment en disant qu’on sauve le patrimone béarnais, c’est mentir.

Aux élus et à la population de Billère d’en tirer les conséquences.

Jean Lafitte

mardi 24 novembre 2009

Faut-il une loi pour les langues régionales ?

Le 16 octobre, des militants de la langue basque ont eu un entretien avec M. Guillaume Métayer, conseiller de M. Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la communication ; ce fut pour apprendre qu’aucun calendrier n’est prévu pour un projet de loi sur les langues régionales et que le ministère s’interroge même sur son opportunité. Les militants des langues régionales s’en sont fortement émus et certains ont crié au scandale, une telle loi ayant été promise par Mme Albanel, précédent ministre de la Culture, lors d’une déclaration faite le 7 mai 2008 à l’Assemblée nationale. C’est oublier qu’une initiative des députés prise 15 jours plus tard, le 22 mai, a abouti à l’inscription de ces langues dans un article 75-1 nouveau de la Constitution : « Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France. »

Cela vaut beaucoup plus qu’une loi, comme l’a souligné M. Métayer. Désormais :

- le qualificatif « régionales » enracine chaque langue dans un territoire ;

- le substantif « patrimoine » renvoie à l’histoire de chaque langue héritée des aïeux, comme tout bien patrimonial ;

- la place même de cet article dans le titre XII de la Constitution, relatif aux collectivités territoriales, les désigne d’emblée comme maîtresses d’oeuvre de la conservation de la langue, voire des langues, de leur territoire.

Dès lors, toute la législation relative à l’exercice des compétences générales des collectivités territoriales est applicable à leurs actions au profit de ces langues. D’autre part, l’article 34 de la Constitution limite strictement le domaine de la loi, renvoyant tout le reste au domaine des décrets, pris par le seul gouvernement. Par exemple, on peut imaginer un décret fixant les conditions dans lesquelles seraient déterminés les noms de communes écrits selon la langue locale (recherche dans les écrits anciens, lisibilité à l’époque actuelle en raison de la prononciation moderne, etc.).

Il ne reste donc pas grand-chose qui puisse être mis dans une loi, et l’on comprend que l’État, si facilement accusé de jacobinisme, laisse aux collectivités territoriales toute latitude pour nommer leurs langues historiques et favoriser leur maintien selon les attentes de la population.

Or, ces attentes ont bien été mises en avant par M. Jean-Jacques Lasserre, alors président des Pyrénées-Atlantiques, à la page 6 du dossier Langue occitane joint au numéro de décembre 2003- janvier 2004 de « Lettres d’Aquitaine » : il faut « à la "base", une volonté réellement marquée d’une partie au moins très significative des populations concernées de passer d’un intérêt "passif" pour sa langue régionale (par exemple "l’opinion très positive" exprimée lors des fréquents sondages d’opinion sur le sujet) à un intérêt "actif" (par exemple, l’inscription de ses enfants en filière bilingue lorsque la possibilité en est offerte) assortie d’un soutien concret, rapide et pérenne des collectivités de proximité (communes, intercommunalités...) lorsque cette volonté se manifeste ».

Autrement dit, « aide-toi, le Ciel t’aidera », et l’État lui-même apportera sa contribution, comme il le fait dans d’autres domaines de conservation du patrimoine.



Enfin, s’il faut vraiment une loi, rien n’empêche les députés et sénateurs de la proposer, pour peu que les militants leur suggèrent des dispositions conformes à la Constitution, donc relevant du domaine de la loi selon l’article 34, et ne contrevenant pas à l’article 2 sur le français, langue de la République, et à la jurisprudence qu’en a tirée le Conseil constitutionnel. Rien n’est donc perdu, si les Français de base veulent vraiment garder vivantes les langues de leurs ancêtres.

Jean Lafitte

Docteur en sciences du langage
(Tribune libre parue dans le quotidien Sud-ouest)